Carrozzeria Touring : la saga Superleggera

Mis à jour : 28 juin 2018



Quel est le point commun entre la mythique Aston Martin DB 5 de Sean Connery et la non moins légendaire 166 Mille Miglia d’Enzo Ferrari ?


Réponse : toutes les deux portent sur le capot la signature « Superleggera » en lettres chromées.

Aujourd'hui, entre Alfa Romeo, Maserati ou Bentley, la Carrozzeria Touring renoue avec sa glorieuse histoire.



La Maison Touring est à l’automobile ce que la haute couture est au prêt-à-porter. Grâce à son concept révolutionnaire Superleggera, le carrossier milanais a marqué l'histoire automobile. Touring a ainsi collaboré avec de nombreux constructeurs européens, en premier lieu desquels Alfa Romeo, mais aussi Ferrari, Aston-Martin, Lancia, Maserati, Citroën, BMW, Fiat,
 Lamborghini... De nombreux modèles 
parmi les plus emblématiques des 
années 30 jusqu’aux années 60, portent
 la griffe de la Carrozzeria Touring. « Des 
voitures qui sont inscrites dans l’Histoire, souligne Louis de Fabribeckers*, designer en chef de la firme milanaise. Touring est plus connu à travers ses créations que par son nom. On lui doit par exemple les DB4, 5 et 6 ou encore la Lancia Flaminia de Marcello Mastroianni, la Maserati 3500 GT, la Lamborghini 350 GT, etc. »

Son credo était : « Le poids est l’ennemi et la résistance de l’air, l’obstacle. »

La Carrozzeria Touring a été fondée en 1926 à Milan par Felice Bianchi Anderloni. A cette époque où l’automobile était un luxe, les clients avaient la possibilité d’acheter auprès d’un constructeur un châssis nu en acier équipé des éléments mécaniques essentiels – moteur, trains roulants, direction – et de le faire habiller chez le carrossier de son choix, comme Zagato, Bertone, Pininfarina ou encore le Français Chapron, parmi les plus célèbres. Touring était de ceux-là, façonnant à l’unité des carrosseries faites de tôles martelées à la main fixées sur une armature en bois, elle-même posée sur les poutres en acier du châssis.


Superleggera : la rupture technologique


Avant de créer Touring, Felice Bianchi Anderloni fut pilote chez Isotta Fraschini puis Peugeot Italia. Sa passion pour le sport automobile marquera profondément la trajectoire de son entreprise. « Anderloni avait compris que plus les voitures étaient légères, plus elles étaient performantes. Son credo était : le poids est l’ennemi et la résistance de l’air, l’obstacle », explique Louis de Fabribeckers. Touring travailla donc sur l’aérodynamique et la légèreté, mais la construction traditionnelle avec sa lourde armature en bois, montrait ses limites.

Alors, révolutionnant le monde automobile, le carrossier inventa en 1937 une nouvelle conception de châssis baptisée Superleggera. Il s’agissait de la première armature tubulaire en « nid d’oiseau » sur laquelle étaient fixés des panneaux en aluminium soudés les uns aux autres ; cette conception offrant plus de légèreté et autorisant aussi plus de finesse stylistique. Brevetée, la structure Superleggera intéressa de nombreux constructeurs après-guerre. C’était l’âge d’or de la firme milanaise.

« Touring a contribué au renouveau d’Aston Martin et a accompagné Alfa Romeo dans son développement sportif ».
Alfa Romeo 8C 2900b Touring Speciale Le Mans, 1938

« La Carrozzeria Touring était devenue un bureau d’étude et aussi un constructeur. Au plus fort de l’activité il y avait 4 ou 5 lignes de production dédiées à des marques différentes. Certains constructeurs utilisaient aussi le brevet Superleggera sous licence. On ne se rend pas compte aujourd’hui de l’apport qu’a pu avoir Touring auprès de nombreux firmes automobiles. Elle a contribué au renouveau d’Aston Martin en apportant sa technologie et son style ; elle a accompagné Alfa Romeo dans son développement sportif. Jusqu’en 1966, Touring a été un acteur majeur de l’industrie automobile », souligne le designer.

Si Touring aida Enzo Ferrari, le pilote vedette d’Alfa Romeo, à créer sa propre écurie à Maranello, elle resta cependant fidèle à la marque du Trèfle. « Il s’avéra difficile de travailler pour les deux écuries. Les liens ont toujours été très forts entre Touring et Alfa Romeo, qui était un constructeur majeur et régnait au plus haut niveau de la compétition », ajoute-t-il.

Mais au fil du temps d’autres technologies apparurent et la structure Superleggera s’avéra mois compétitive. Les clients se sont faits plus rares et l’entreprise dut fermer ses portes en 1966. « Ce fut une cessation d’activité, pas une faillite, ce qui a permis de sauver le nom, la marque ». Celle-ci fut vendue dans les années 80 à la Carrozzeria Marazzi, fondée en 1967 par un ancien employé de Touring, Mario Marazzi, qui collabora avec Lamborghini et Alfa Romeo.


Renaissance italienne


La marque Touring Superleggera aurait pu rester dans les cartons, mais c’était sans compter avec l’enthousiasme d’un groupe d’industriels cisalpins qui relança l’activité du mythique carrossier milanais en 2005. « La stratégie de Touring est de se placer sur le marché de niche de la fabrication sur mesure. C’est un retour à l’essence même de l’automobile, qui était un produit de luxe fabriqué à l’unité. Il y a aujourd’hui une vraie tendance autour de la personnalisation », observe Louis de Fabribeckers.

Touring est revenu sur le devant de la scène avec le concept-car Maserati A8 GCS, primé au Festival Automobile de Paris en 2009, mais aussi avec le concept Vision pour Mini, puis le coupé Alfa Romeo Disco Volante réalisé en 2012 sur la base de la 8C Spider et produit à trois exemplaires, suivi plus tard du cabriolet Disco Volante. Avant de lancer en série limitée les breaks de chasse Maserati Bellagio Fastback et Bentley Continental Flying Star.


(Croquis) Le break de chasse Bentley Flying Star est développé et produit par Touring à l'unité. (En haut) Concept-car Maserati A8 GC et break Maserati Bellagio Fastback.

En effet, après avoir démontré son savoir faire en matière de style et de technique à travers les concept-cars, le carrossier a franchi un stade supérieur en se frottant aux véhicules homologués. Qui plus est adoubés par les constructeurs d’origine, à l’instar de la Continental Flying Star qui bénéficie de la garantie Bentley. « C’est une reconnaissance de la qualité de notre réalisation, qui correspond aux standards élevés de la top marque du groupe Volkswagen. Nos clients sont évidemment très sensibles à cela », souligne Louis de Fabribeckers. Créé à la demande spécifique d’un client, le break de chasse Continental Flying Star sera produit entre 5 et 10 exemplaires. Ce qui curieusement donne plus de valeur au modèle que s’il était unique. « L’unicité peut être perçue comme la lubie d’un individu, alors que la série limitée donne une légitimité au modèle tout en créant la rareté, explique le designer, qui ajoute : en termes de placement financier c’est une démarche assez osée. Il est certainement plus sûr d’acheter une belle voiture des années 50. Mais nos clients sont de vrais passionnés et je suis intimement persuadé que les créations Touring prendront de la valeur avec le temps ».


Alfa Romeo Disco Volante, un cabriolet exclusif


Pour célébrer son 90ème anniversaire, le carrossier milanais a dévoilé en 2016 sa nouvelle réalisation : le cabriolet Alfa Romeo Disco Volante Spyder. Produit à seulement sept exemplaires sur la plateforme de l’Alfa Romeo 8C Spider, la Disco Volante Spyder (ci-dessous) reçoit un V8 Maserati de 450 ch sous une robe de carbone et d’aluminium. Une réinterprétation contemporaine de l’Alfa Romeo Disco Volante de 1952, développée déjà à l’époque sur une structure Superleggera et qui fut notamment pilotée sur la Mille Miglia par Juan Manuel Fangio. La nouvelle « Soucoupe Volante » est née sous le crayon du designer en chef. « On ne peut dessiner le futur que quand on connaît bien l’héritage de la firme. J’ai analysé les points communs entre toutes les réalisations passées. Mon travail consiste à tirer la quintessence de la marque et à contribuer à sa pérennité, tout en imprimant ma vision, ma sensibilité. Mais je ne suis qu’un maillon dans une ligne du temps qui remonte à 1926. La définition du style Touring, je dirais que c’est l’élégance », indique Louis de Fabribeckers. Et l’élégance est intemporelle.


Emmanuel Gravaud

*Diplômé de l’Institut Supérieur de Design, Louis de Fabribeckers est entré chez Touring Superleggera en 2006. Le travail du designer belge au sein de la firme milanaise a été récompensé par de nombreux prix et distinctions en Italie et à l’international.

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