Thierry Métroz, DS Automobiles « Le périmètre du designer s’élargit »


Construite à un seul exemplaire, la DS E-Tense 100 % électrique affiche les mêmes performances routières que la Formule E de compétition, sur la base de laquelle elle a été réalisée.

Incarner le luxe à la française, telle est la mission que s’est fixée DS Automobiles. Rencontre avec Thierry Métroz, patron du style de la jeune marque du groupe PSA.


La griffe DS fut d’abord la signature premium de Citroën,
 avant de devenir en 2014 une marque à
 part entière, au même
 titre que Peugeot, Citroën et Opel.
 « Nous sommes une jeune marque
 avec une longue histoire », aime à
 souligner Thierry Métroz, directeur du style. Une histoire qui
 trouve ses racines dans l’iconique
 modèle de la marque aux chevrons. « La DS de 1955 est notre héritage. Cette voiture était résolument moderne pour son époque, à la pointe du style et de la technologie avec de nombreuses innovations comme la suspension hydraulique, les phares tournants, le pavillon en composite... Tout en offrant un niveau de confort inégalé. On retrouve ce même esprit d’avant-garde dans sa silhouette, aux formes très intégrées, très souples, signée Flaminio Bertoni, qui était d’ailleurs sculpteur de formation. C’est dans la DS, mais aussi dans la magnifique SM de 1970, que nous puisons notre inspiration », indique Thierry Métroz.


Thierry Métroz, Directeur du style DS Automobiles

« DS Automobiles est une jeune marque
 avec une longue histoire. »

Mais n’est-ce pas une gageure de vouloir créer une marque automobile française de luxe, quand l’histoire, de Facel-Vega à Venturi, en passant par la SM justement, est jalonnée d’échecs commerciaux ? « Il faut juste se rappeler que dans les années 20 et 30, le luxe automobile était français, avec les Delahaye, Delage, Bugatti, Hispano-Suiza, Voisin... Ainsi que les plus grands carrossiers. La France est toujours synonyme de luxe et a conservé des savoir-faire dans les univers de la mode, de la parfumerie ou encore de la joaillerie, qui sont des sources d’inspiration. Il n’y a aucune raison qu’on ne puisse pas revenir sur le devant de la scène en automobile. C’est faisable, il faut juste du temps et de la constance pour installer une marque. » Le constructeur vise en particulier le segment des marques premium germaniques. « Il a fallu une vingtaine d’années ou presque à Audi pour se forger une image. Tout a commencé avec l’épopée Quattro. Avant cela, la marque était vendue dans le réseau Volkswagen et ne faisait pas autant rêver », rappelle le patron du style.


Quatre ans de gestation


Lancée en 2018, la DS7 Crossback est le premier modèle développé par DS en tant que marque à part entière. « Il faut quatre ans entre la feuille blanche et la commercialisation d’un véhicule », indique Thierry Métroz. La technologie de conception évolue à grande vitesse avec le numérique, mais au début il y a toujours le croquis, l’idée projetée sur une feuille de papier, et au final, toujours une maquette en argile. « Cela est obligatoire, car nous créons un objet physique. Mais grâce au numérique les étapes sont beaucoup plus rapides. Nous commençons par des croquis en 2D, puis nous travaillons avec des outils 3D ». Ecran 4K à échelle 1 et casque VR permettent d’apporter en quelques minutes des modifications sur l’extérieur ou l’intérieur, qui auraient pris deux ou trois jours autrement. « Ensuite, on fraise des maquettes en polystyrène à échelle 1 afin de bien visualiser les proportions. Puis, quand tout est bien calé, on réalise la maquette en clay, en argile synthétique, pour finaliser le style ». Cette maquette grandeur nature est peinte et équipée de petits moteurs électriques dans les roues qui propulsent la voiture à 5 km/h « afin de percevoir le style en mouvement ».

« Si elle est trop dans l’air du temps, c’est qu’elle n’est pas assez en avance ! »

Des tests sont également réalisés afin de recueillir l’avis du public. Avec toutefois un bémol. « Il y a un mot que je déteste en matière de style, c’est consensuel ! Dans notre métier, il faut toujours considérer que l’on est à 3 ans de la commercialisation de la voiture. Donc, si elle est trop dans l’air du temps, c’est qu’elle n’est pas assez en avance ! » Dans le sillage de la DS7 Crossback, la marque vient de lancer la petite DS3 Crossback et entend garder le rythme. « Chaque année, nous allons présenter un nouveau produit pour atteindre notre vitesse de croisière à 6 véhicules », indique Thierry Métroz.


De l’importance du style


Au fil du temps, la place du style a considérablement évolué chez les constructeurs automobiles pour devenir même centrale chez certains. « Quand j’ai débuté dans ce métier dans les années 80, les stylistes étaient vus comme des artistes excentriques, mais les gens sérieux autour de qui tout gravitait, c’étaient les ingénieurs. Tout était très cloisonné, ainsi nous découvrions les campagnes de publicité dans la presse ou à la télévision comme tout le monde. Cela est fini. Aujourd’hui, il y a des échanges permanents entre l’ingénierie, le style, le marketing et la communication. Notre cœur de métier consiste toujours à dessiner des voitures mais le périmètre du métier de designer s’élargit à une sorte de direction artistique. Nous intervenons sur la mise en scène, sur les catalogues, sur tous les éléments qui vont mettre en valeur le véhicule dans un esprit de cohérence. Nous avons l’œil sur tout ce qui touche au visuel », explique le directeur du style. Par exemple, le Louvre, dont la marque est partenaire, est fréquemment utilisé dans la communication parce qu’il évoque Paris et le luxe, mais pas seulement. « C’est une source d’inspiration en termes de style, on retrouve souvent le motif de la pyramide dans l’habitacle ou sur la grille de calandre. Et le mélange entre tradition et modernité correspond parfaitement au positionnement de la marque. »



DS 7 et DS 3 Crossback


Tradition et modernité


Le dessein de la marque est « de créer du contraste entre l’esprit d’avant-garde technologique, qui est celui de la DS des origines, et le travail artisanal, qui va créer de l’émotion ». L’habitacle fait ainsi une large part au cuir, qui vient habiller fauteuils, volant, planche de bord, portes. « Nous avons la chance d’avoir un atelier de sellerie intégré dans le centre de style, ce qui permet des échanges très rapides entre les designers et les selliers. C’est un savoir-faire que nous avons conservé. Il faut savoir que tous les sièges et volants en cuir sont faits par des selliers à la main. On n’a jamais trouvé une seule machine capable de gainer un volant ou un siège car chaque cuir est différent, il faut trouver la bonne tension, avoir le sens du détail ».


« Le périmètre du métier de designer s’élargit à une sorte de direction artistique. »

Les équipes de style expérimentent aussi de nouveaux types de surfaces, faisant appel aux savoir-faire de maisons traditionnelles, pour la nacre par exemple, voire à des start-up comme cela est le cas pour la technologie de la pierre souple. Pour l’habillage en plumes du cockpit de son concept E-Tense, la marque s’est tournée vers Lemarié, une maison de référence dans la haute-couture. A remarquer aussi, l’aluminium guilloché, une finition issue de la tradition horlogère, avec le fameux motif clou de Paris que l’on retrouve fréquemment sur les cadrans Breguet.

A l’extérieur, la grille de calandre du SUV au motif pointe de diamant se fait imposante, « pour affirmer une certaine stature », mais aussi pour répondre aux contraintes techniques. « En plus de la fonction première de refroidissement, il y a de plus en plus de matériel à intégrer derrière la grille comme le radar de distance ».


Se réinventer


Ce n’est pas un hasard si la première DS nouvelle génération est un SUV, quand on sait que même Aston-Martin et de nombreux constructeurs de luxe, se lancent sur le créneau. « Les SUV sont des véhicules qui ont beaucoup de caractère. C’est plutôt bien pour un designer de travailler sur ce type de projet qui offre un territoire d’expression assez généreux. Cela permet de créer des objets extrêmement expressifs dotés d’une forte présence. Cependant, avec l’arrivée des véhicules électriques et des nouvelles normes d’efficience énergétique, il va falloir qu’on se réinvente en termes de concept et de silhouette. Notamment en matière d’aérodynamisme, qui impacte la consommation et donc l’autonomie, ce qui est encore plus crucial pour un véhicule électrique que pour un véhicule thermique. En gros, l’efficience d’un véhicule dans les années à venir va se jouer sur la masse et la résistance à l’air », explique Thierry Métroz. Des principes de base sur lesquels la DS originelle était justement précurseur.


Une vision du futur



Dans son prototype roulant E-Tense, la marque présente sa vision de l’automobile en 2035. Un futur entièrement électrique. « A travers E-Tense nous avons voulu illustrer les deux principes qui nous tiennent à cœur chez DS, à savoir l’ultra confort et le plaisir de conduire, d’où cette asymétrie avec deux cockpits. D’un côté, le cockpit de conduite autonome propose un intérieur première classe, tendu de cuir, équipé d’une barre de son Focal. Le plancher de verre, que l’on peut opacifier, permet de voir la route défiler sous les pieds. Sans oublier la machine à café... De l’autre côté, le cockpit roadster est entièrement dédié au pilotage, avec juste le volant, deux pédales et un compteur. » Le concept-car montre aussi la direction de la marque en termes d’éclairage. « Le lightning va connaître de grandes évolutions. Je crois beaucoup à la dématérialisation des sources lumineuses. On a en main les technologies qui permettent d’intégrer directement les lumières à la carrosserie. Cela va donner beaucoup de liberté au design »



Bien plus qu’une maquette futuriste E-Tense est une vraie voiture, souligne Thierry Métroz : « Nous avons développé ce véhicule avec le team DS Performance. En dessous, c’est la même base mécanique, le même moteur et les mêmes batteries que la Formula E de compétition ». La marque participe en effet, et pour la quatrième saison, au championnat FIA de formule électrique. Une catégorie qui intéresse de plus en plus de constructeurs. Là aussi, DS fait partie des précurseurs.

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