Mathieu Boimare, Salomon Apparel « Incarner les usages de demain »


Directeur de la création vêtements et bagagerie, Mathieu Boimare est chargé du design, de la recherche, du développement matière et de la construction de l’offre textile de la marque Salomon au sein du groupe Amer Sports.


C’est un directeur du design au profil atypique qui est arrivé il y a quelques mois aux commandes de la division vêtements de Salomon. Diplômé des Beaux-Arts et de l’Ecole nationale supérieur des Arts Décoratifs, Mathieu Boimare a débuté sa carrière dans l’automobile, « le graal de tout designer » et dans le temple de l’industrie, à Detroit, chez General Motors. Après onze années à dessiner des silhouettes et des intérieurs de Chevrolet, Buick et autres Cadillac, il change de direction et revient en France pour piloter le design d’Inesis, la marque de golf du groupe Décathlon. Il y restera six ans avant de rejoindre Salomon en mars 2019.

Mais comment passe-t-on de l’automobile au vêtement ? « Il est vrai que cela intrigue un peu dans le milieu de la mode », cependant la frontière n’est pas aussi lointaine qu’elle n’en a l’air. Ettore Bugatti voyait la tôle comme un drapé de métal, aime à rappeler le patron du style. « Bugatti-Delauney, Fiat-Gucci, Lincoln-Cartier, Citroën-Courrèges, Smart-Zadig & Voltaire, les collaborations automobile-couture ont toujours existé car la mode et le design automobile posent le même regard sur l’élégance, la pureté des lignes. Ces deux mondes ont souvent cristallisé les évolutions de la société. La fameuse Bugatti type 35 inspirera Sonia Delaunay qui dessinera la « robe jumelle » pour la conductrice. Un symbole fort de l’émancipation de la femme. Je pense aussi à Pierre Dreyfus et la fameuse Renault 4L qu’il qualifia de voiture « blue-jean » : bon marché, increvable et facile d’entretien ».

Le deuxième lien entre textile et automobile, plus rationnel, concerne les outils. « Le milieu automobile est précurseur en matière de process design », souligne Mathieu Boimare, dont l’une des missions est de moderniser les process et les outils du textile. « Depuis quelques années, les outils numériques du design automobile commencent à faire leur apparition dans le monde des produits « soft ». Des outils prenant en compte de hauts niveaux de créativité et permettant un design plus rapide et des visualisations plus réalistes au cours du processus de design sont essentiels. Ils permettent aux différents acteurs d’un groupe projet de parler le même langage et de se comprendre. La chaine numérique est un des enjeux majeurs de l’industrie textile pour les dix prochaines années ».

Il s’agit déjà de mettre le textile au même niveau que le matériel de ski ou le footwear, « où Salomon n’a rien à envier à Nike ou Décathlon ».



Le périmètre du designer

« Le rôle du designer est d’inspirer l’entreprise à anticiper et à incarner les usages de demain », estime Mathieu Boimare, qui a appris le travail du textile chez Décathlon. « Je suis arrivé par le matériel mais rapidement le groupe s’est organisé par sports. Je couvrais donc le golf entièrement, matériel et vêtements, et j’étais en support sur le running et l’équitation. » Aujourd’hui en charge de la création et du produit, le designer a vu chez Salomon son périmètre s’élargir à l’ensemble de l’offre.

« Je n’étais pas destiné à quitter Décathlon, c’est une boîte formidable ! Mais l’opportunité qui m’a été proposée chez Salomon était de prendre sous ma responsabilité le design, la R&D, le développement matière, mais aussi la structure de l’offre. C’est un changement que j’attendais depuis longtemps », reconnaît-il. Par la même occasion, la relation entre design et ingénierie est plus claire. « Par héritage culturel, l’entreprise a toujours appairé le designer à l’ingénieur. Mais si on regarde de plus près les fondamentaux métier (empathie, observation, anticipation, projection) qui amènent le designer à placer l’humain au centre de la démarche créative, l’association designer/chef de produit devient une évidence. On parle d’ailleurs de plus en plus de « design d’offre ». On ne peut plus travailler un objet physique ou numérique de façon isolée. Les objets sont liés entre eux de façon systémique, systèmes qui s’organisent autour d’une expérience client/utilisateur. C’est ainsi qu’on créé la singularité d’une marque et ce fameux « love link ». Salomon évolue vers une approche bien plus « consumer-centric ».


L’équilibre des forces en présence

Pour autant, tout est question d’équilibre, poursuit Mathieu Boimare. « Car l’ingénierie est aussi force de proposition. Si hiérarchiquement nous sommes séparés, il est toujours capital de travailler en groupes projets. C’est l’équilibre des forces du groupe projet qui fait qu’à la fin on aboutit à une solution qui est la plus pertinente. Ce n’est pas une compétition. Je me souviens d’une phrase d’Arnauld Blanck, ancien directeur du design Décathlon, qui m’a dit : « Le produit parfait est le fruit d’une bonne collaboration et conciliation entre tous les métiers. Si un métier prend l’ascendant, on a perdu. » En forçant le trait, Boimare ajoute avec humour : « si c’était l’ingénieur qui l’emportait, on aurait un produit dans les coûts et dans les délais mais que personne ne voudrait porter ; si c’était le designer qui l’emportait, on aurait le plus beau produit du monde mais rarement dans les coût et rarement à l’heure car le designer ne sait pas s’arrêter, c’est bien connu ; enfin, si c’était le chef produit qui l’emportait, on aurait grosso modo une copie du concurrent ! Ayant aujourd’hui la responsabilité de l’ensemble des experts de la création produit, j’ai la chance de pouvoir veiller à cet équilibre et cette bienveillance entre collaborateurs. »

Si le tandem designer-ingénieur est compliqué, en revanche le couple designer-chef produit fonctionne mieux. « Le but d’une offre c’est d’un côté qu’elle excite et de l’autre qu’elle rassure. Le designer est là pour exciter, pour amener une projection sur l’avenir et l’innovation, tandis que le chef produit est celui qui rassure. C’est un binôme qui fonctionne très bien. »


Silos d’innovation

On peut distinguer deux silos d’innovation : la technologie et l’usage.

« Salomon a une histoire faite d’innovations de rupture, conférant à la marque une vocation à « designer » les usages de demain. Nous avons été à l’origine du trail running, du freestyle avec le twin-tip, etc. L’innovation ne doit pas être un objectif mais l’aboutissement d’une démarche design holistique, centrée sur l’humain plus que sur la technologie. J’observe, je comprends, je traduis et j’innove pour répondre à un besoin avoué ou inavoué, conscient ou inconscient, mais qui n’avait pas eu de réponse jusqu’ici. Derrière, l’ingénierie se met en marche pour apporter des solutions techniques qui vont permettre de faire aboutir l’idée. Une technologie nouvelle a peu de chance de trouver sa cible à posteriori. Par contre, la développer après identification d’un usage ou d’un besoin clairement qualifié, augmente ses chances d’aboutir et à l’évidence d’améliorer nos vies. »

Mais quid, par exemple, d’un matériau comme le graphène, issu de la recherche pure ? « Il y a une équipe d’ingénieur qui travaille sur la matière, le fil, le tissage, etc. et parallèlement j’ai une équipe de designers à qui je demande un travail de prospective d’usage pour que, le jour où le graphène sera vraiment maîtrisé, l’on ait déjà des application susceptibles de créer un marché ».


Du vêtement technique au lifestyle

« Historiquement Salomon a une très forte culture d’ingénieur, ce qui se traduit par un héritage du vêtement très technique », souligne le patron de l’offre et du style. Parallèlement la marque a aussi cherché à s’ouvrir au marché de l’urbain avec plus ou moins de bonheur, d’ailleurs. « Le risque pour une marque outdoor comme la nôtre est de se retrouver au milieu du gué avec des produits dilués, ni vraiment fashion ni vraiment techniques. Nous avons donc décidé de construire l’offre séparément avec d’un côté une vraie collection technique et de l’autre une vraie collection lifestyle et urbaine. L’offre technique sera encore plus pointue avec des produits qui renverront l’image de ce qu’ils sont réellement ». Côté lifestyle, la marque d’Annecy s’est tournée vers une agence de design londonienne, qui a collaboré avec de grandes marques de sport et d’outdoor, comme Nike, TNF, Timberland ou encore Head. « Dans un premier temps, comme nous ne sommes pas encore suffisamment staffés, nous avons sous-traité. Nous travaillons avec Goose, qui nous apporte un flair plus urbain, afin de concevoir des produits plus fashion, avec beaucoup moins d’exigences techniques mais quand même de la fonctionnalité. » Car il n’est pas question pour la marque d’arriver sur le marché du lifestyle les mains dans les poches, avec uniquement un look sans apporter un petit plus… « La collection sportswear AH 20/21 va intégrer de vraies fonctionnalités. Dans le brief, j’ai souhaité que l’on cible de commuter urbain qui a besoin d’être protégé de la pluie et du froid, de garder son téléphone au sec, de ranger ses clefs… Nous avons un savoir-faire en termes de matières et d’ergonomie qui peut s’appliquer à des vêtements urbains, sous un look plus sobre, facile à porter au quotidien. Il y a un créneau sur la mobilité qui est laissé en friche. Autant, côté matériel, il y a eu une floraison incroyable de produits, des trottinettes, des vélos électriques pliants, des monoroues, autant côté vêtements, il y a encore beaucoup à faire ! Aujourd’hui les Parisiens sont les Français qui marchent le plus avec une moyenne de 6km/jours et rares sont les marques à proposer une réponse produit adaptée à leur besoin. Salomon, de par son expérience en milieu outdoor, a toute la légitimité pour apporter ces réponses. » La marque arrive donc avec des matières techniques Gore-Tex, Primaloft, pour « le confort et la protection » sur un vêtement citadin « qui ne soit pas typé montagne ».


Quand la tendance est à l’Outdoor

Dans le même temps, il serait difficile de ne pas voir la forte tendance nature et outdoor qui plane sur la ville. « Il y a un fort phénomène de redécouverte de la nature et d’écologie qui arrive aujourd’hui. Il est même devenu cool d’aimer la montagne. Pendant longtemps, le skate et le surf ont influencé tous les autres sports. Aujourd’hui, c’est l’outdoor qui les inspire. Nos univers se rapprochent », observe Mathieu Boimare, qui garde encore un œil neuf sur le monde de l’outdoor.

Salomon est déjà monté dans le train de l’outdoor lifestyle grâce à ses chaussures, à l’instar des Speedcross détournées dans les soirées branchées de Venice Beach. « Il y a un vrai phénomène dans le footwear autour de la marque Salomon, qui s’inscrit dans une tendance générale de détournement des produits, de clash des genres. Nous allons continuer à explorer ce courant », indique le designer, qui travaille étroitement avec l’équipe chaussures. « Nous avons rencontré les différents partenaires avec qui la marque a collaboré comme Boris Bidjan Saberi ou The Broken Arm, afin de voir ce qui serait le plus pertinent pour le textile. Ce qui est très réconfortant, c’est que cette appel à collaboration nous a permis de mesurer le fort degré de désirabilité de la marque. Ce qui intéresse les créateurs, c’est d’abord son authenticité ». EG

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