Marek Reichman, Aston Martin : « Le designer est un chef d'orchestre »

Mis à jour : 16 mai 2018

Directeur de création 
et designer en chef d’Aston Martin Lagonda Ltd, Marek Reichman livre à Sport Design sa vision de la marque et esquisse les grandes directions de l'entreprise où le design tient un rôle central. Rencontre.



Quelle est la place du design chez
 Aston Martin et quel est le périmètre
 de la fonction de « Chief Creative Officer » ?


Marek Reichman : Au sein de l’organisation d’Aston Martin, mon rôle en tant que directeur du design et directeur de création est au cœur de l’activité de l’entreprise. Ma mission première est d’imaginer, de créer les automobiles, qu’il s’agisse de concevoir une voiture destinée à un film de James Bond, d’un projet comme la Vulcan ou de la nouvelle DB 11. Mais au-delà de ce rôle facilement identifiable, il convient également de prendre en considération ce qu’on peut nommer « l’art de vivre Aston Martin » ; c’est à dire tout ce qui soutient le style de vie autour de la marque ou plus précisément ce qui va nourrir le désir d’une certaine ambiance.

Il s’agit donc de créer la voiture en elle même mais également son environnement. A commencer par les lieux où sont présentées les automobiles elles-mêmes. Que ce soit un nouveau magasin à Londres ou une concession dans le monde. Ainsi, tout ce qu’un client peut voir, entendre, toucher, sentir est sous ma responsabilité.

Effectivement, le périmètre est très large. Cela consiste finalement à veiller à la bonne façon d’utiliser les «Ailes» (en référence au logo, Ndlr), cela va de la dernière campagne de publicité, à la sonorité d’un moteur et même jusqu’au choix des matériaux pour un showroom. En résumé, il s’agit de traduire l’univers d’Aston Martin.


Quelles sont les relations entre design
 et ingénierie ? Si l’on conçoit volontiers
 que le designer soit au centre du processus
 de création, pour autant la technologie n’oriente-t-elle pas aussi le design ?


Il existe bien entendu une frontière entre le métier du designer et celui de l’ingénieur. Cependant ces deux fonctions sont profondément entremêlées, intimement liées. Le design en lui-même, de par sa nature, représente la découverte. C’est un processus qui vise à définir un objectif de manière à transporter le client, à forcer son admiration, son étonnement pour le conduire à découvrir encore plus. Cela est valable pour une voiture, une paire de lunettes, une paire de skis ou un casque. Faire en sorte que vous désiriez en voir et savoir plus. Voilà l’objectif du design.

Pour autant, le design doit travailler de concert avec la production, les ingénieurs, suivre des process industriels, travailler la matière... Nous avons besoin de la connaissance de la physique des matériaux pour imaginer, par exemple, des panneaux en fibre que nous n’aurions pu concevoir il y a 50 ans, ou pour créer des formes comme celles de la nouvelle DB 11, dont la ligne est très pure, très simple, mais qui a nécessité de trouver des solutions très innovantes pour nous permettre de supprimer les spoilers.

Le lien entre design et ingénierie est intégral, parce que l’automobile est un objet mécanique défini par des performances et des critères précis, le design et la technologie doivent donc avancer en parfaite symbiose afin de créer en totale harmonie. Et cela pour atteindre un objectif de réduction du poids, par exemple, ou, sur un plan plus subjectif, de créer le sentiment d’exaltation chez le conducteur. Toutes ces caractéristiques doivent être définies par le design.


Notre langage visuel doit être intimement relié à cette idée de performance. Une Aston Martin ne doit jamais être visuellement « lourde », elle se doit au contraire d’être « agile ».
Aston Martin DB11. La onzième Aston Martin griffée les initiales de David Brown. Ci-dessous, les esquisses qui ont donné corps à la DB11.

Selon moi, le plus important c’est d’être sans le dire une voiture de sport. Visuellement, l’auto doit être en mesure d’exprimer cette idée de voiture de sport. Donc, à nouveau, une partie du job consiste à utiliser la science de l’ingénieur, la technologie, mêlées avec le design pour créer et raconter une histoire. Nous racontons une histoire mais faisons en sorte que le client puisse utiliser ses sens pour l’entendre et la comprendre. Immédiatement le client doit

voir et comprendre qu’il s’agit d’une voiture puissante, performante, sportive, mais aussi qu’il s’agit d’une Aston Martin, parce qu’elle a un ADN, qu’elle produit en vous une certaine sensation. Je pense qu’il s’agit là d’un rôle essentiel du design. Vous ne pouvez pas concevoir seul, en tant que designer vous êtes celui qui conduit, le pilote ou mieux encore le chef d’orchestre, qui livre sa vision de la partition, mais qui a besoin de tous les musiciens pour produire la musique. Vous utilisez la technologie afin de livrer votre propre empreinte, votre « marque ».


Qu’est ce qui caractérise le style Aston Martin ? Quels sont, selon vous, les critères de la beauté d’une ligne ?



Nous pouvons utiliser trois mots pour décrire Aston Martin : puissance, beauté, âme (soul). La puissance peut paraître une évidence, mais il ne s’agit pas de la seule puissance du moteur, c’est aussi la puissance de l’image, du message, d’un personnage comme celui de James Bond. La beauté est elle même évidente et elle vient des proportions. Je me définis moi-même comme un classique, et pense que la beauté est définie par le nombre d’or φ (phi). Cette divine proportion illustrée par Léonard de Vinci, mais découverte par Euclide, représente la façon dont nous voyons la beauté.

Nos 103 ans d’histoire ont construit l’âme d’Aston Martin, qui puise ses racines dans la course automobile, dans les personnages qui ont façonné l’histoire de la marque, dans la passion. La course automobile est très importante car c’est elle qui définit la notion de performance. Notre langage visuel doit être intimement relié à cette idée de performance. Une Aston Martin ne doit jamais être visuellement « lourde », elle se doit au contraire d’être « agile » et selon moi la meilleure façon d’incarner cette agilité est de proposer des lignes simples et pures, de créer la relation entre le cockpit et le châssis.

Le style Aston Martin, c’est simplicité et dynamisme. Nos produits sont animés par ce qu’on pourrait définir comme de la « tension », qui se traduit par les lignes effilées qui ceinturent la voiture. Ces lignes pures doivent respecter un certain équilibre de la même manière que la nature est équilibrée. A mon avis, les belles lignes proportionnées sont équilibrées.

Cet équilibre nous l’utilisons bien sûr pour définir les formes d’une voiture, mais également dans notre façon de la concevoir au plan technique ou encore dans la relation entre confort et performance. Cet équilibre doit pouvoir être préservé quels que soient les choix que notre client va faire en termes d’habillage intérieur. Par exemple, pour l’habitacle d’une Vulcan vous avez le choix entre vingt-quatre déclinaisons différentes, jusqu’au détail des piqûres. C’est cela le véritable luxe, celui d’une vraie personnalisation, quand généralement les voitures de sport n’offrent pas le loisir de pouvoir choisir ce genre de détails. Pour nous, cet équilibre entre performance et beauté est ce qui nous définit. En un mot : simple, dynamique, utilisant la beauté, la puissance, l’âme mais avec un vrai équilibre.


(Ci-dessus) Née sous le coup de crayon de Marek Reichman en 2015, la très exclusive Vulcan, équipée d’un V12 de 7.0 litres développant 810 ch, a été produite à 24 exemplaires et vendue au prix de 3 M€. (En haut) La supercar DP-100 dessinée pour le jeu Gran Turismo (GT6).

Quel est le profil type du client Aston Martin ?


Je dirais que le client Aston Martin a du goût et du style. Self made ou motivé, sobre, élégant et raffiné, il a de la personnalité. Je fais le distinguo entre mode et style. La mode c’est ici et maintenant, elle aura disparu demain, alors que le style dure pour toujours. Ainsi, nos clients ont du style. Ils peuvent être sensibles à la mode bien entendu, mais au final, le style domine. Ils diffèrent et s’expriment, non par leur look, mais par leur goût.

Je pense aussi qu’ils ont, plus que la moyenne, une compréhension du langage du design : ils sont à la recherche de la sensation procurée par l’équilibre des proportions et le choix des matériaux.


Aston Martin serait-elle donc une marque 
de connaisseurs ?



En voyant une Aston Martin, les gens peuvent dire : « hey, elle a l’air super ! Si j’en avais les moyens, voilà la voiture que j’aimerais avoir ». C’est une appréciation, une forme de respect pour
le bien d’autrui, la reconnaissance que ce client a fait
le bon choix, avec un certain
discernement. Cela est lié à
notre histoire, à nos 103 ans
d’existence. L’exemple parfait : j’ai deux œufs dans ma
main, un œuf bio et un issu
de l’élevage intensif, si je
vous raconte l’histoire de l’œuf bio, même si l’autre lui ressemble, c’est celui que vous allez désirer et je pense que nos clients veulent la connaissance, une perception profonde de qui nous sommes.

Notre histoire s’inscrit au cœur de nos produits. C’est la raison pour laquelle je considère qu’Aston Martin n’est pas une marque, mais une griffe (Is not a brand but a mark). C’est quelque chose qui s’inscrit dans le temps avec un héritage, une histoire, ça change le regard que nous pouvons porter sur l’objet.


Diplômé en Arts & Design à l’université de Teesside (GB), Marek Reichman a débuté chez Land Rover, puis BMW et Ford, avant d’entrer en 2005 chez Aston Martin, alors dans le giron du groupe américain.

Aston Martin se revendique comme une marque sportive. Son nom fait d’ailleurs référence à
la victoire de son fondateur Lionel Martin sur
la course d’Aston Hill. Aujourd’hui Aston Martin court au Mans en GT, collabore avec Red Bull en F1. D’une manière plus générale, que représente le sport pour la marque ?


La performance suprême. Impliquant, engageant, mais surtout ouvert à tous. Aston Martin, est une marque inclusive, qui offre à tous une vraie expérience de conduite. C’est un peu comme si vous regardiez un skieur professionnel évoluer en descente. Il est entendu que je ne pourrai ou ne saurai jamais skier comme lui, mais si je peux descendre la même piste, grâce à un bon équipement qui m’aide à progresser, en étant concentré, je serais alors en mesure de faire évoluer mes sensations. C’est là notre vision, vous aider à devenir meilleur, si votre sport ou plutôt ici votre passion, est le sport automobile. Aston Martin offre un accès aisé aux sensations. Notre idée n’est pas de vous accabler de données informatiques, lisses, mais au contraire de transmettre des sensations les plus directes possibles.

Nous pouvons jouer au tennis avec une Wii et même en retirer du plaisir, mais tenir la raquette en main, lancer, frapper une vraie balle, ressentir la tension dans le corps, la variation de l’angle de frappe et l’équipement qui va permettre de traduire cette gestuelle en sensations, c’est vraiment la raison d’être d’Aston Martin.


« Nous avons perçu cet intérêt de l’industrie automobile vis-à-vis de l’électrique depuis quelques années. Nous savons qu’il s’agit d’une tendance lourde. »

Après Jaeger-Lecoultre, Aston Martin est partenaire de Richard Mille. Est-il légitime pour un constructeur automobile d’apposer sa griffe sur des montres, des chaussures ou des lunettes ?


Nous développons de nombreux partenariats notamment parce que cette « ombrelle » d’art de vivre est importante pour nous car cela est le carburant du désir, qu’il s’agisse d’une paire de lunettes, plus légère ou offrant une meilleure vision. Nous avons d’ailleurs développé une ligne de lunettes en partenariat avec Marma London. L’important pour nous n’est pas d’apposer les Ailes du logo Aston Martin sur un produit, mais plutôt de co-développer, d’associer notre philosophie à celle d’une entreprise qui partage les mêmes valeurs. Cela ne nous paraîtrait effectivement pas honnête de simplement apposer un logo sur un produit dont nous n’avons pas participé au développement. Cette honnêteté est l’une des autres caractéristiques de la marque. Ces partenariats sont importants pour nous car nos clients nous le répètent, ils souhaitent retrouver cette sensation, cet art de vivre, que ce soit au volant de leur voiture, au travers d’une montre ou d’une paire de lunettes...


Comment l’entreprise se positionne-t-elle par rapport au moteur électrique ? Est-ce une tendance de fond ? Vous-même qui travaillez aussi sur la sonorité des moteurs, pensez-vous qu’une Aston Martin puisse être silencieuse ?



Les voitures sans la sonorité du moteur peuvent rester des objets très beaux, encore une fois, au sens classique du terme. L’un des aspects d’une voiture électrique est évidemment le silence. Cela n’est pas antinomique avec une Aston Martin, car l’objet reste. De plus, dans une symphonie, vous avez des hauts et des bas et chacune des séquences est importante dans la qualité musicale.

Nous annoncerons prochainement le lancement d’une Rapide équipée d’un moteur électrique : la Rapide E. Cela nous permet d’envisager des formes nouvelles car avec l’électricité il n’est plus besoin, par exemple, de chercher à refroidir le moteur. Les fonctions et attributs changent. Nous avons perçu cet intérêt de l’industrie automobile vis-à-vis de l’électrique depuis quelques années. Nous savons qu’il s’agit d’une tendance lourde.

L’un des enjeux est d’associer notre élégance classique, qui définit ce que nous sommes, à ces nouvelles technologies, tout en préservant les caractéristiques et le plaisir de la conduite sportive. Il en est de même dans l’habitacle. Si vous prenez la DB 11 vous avez un écran TFT à cristaux liquides avec un tableau de bord qui reprend les codes de l’analogique.


Aston Martin est sorti du giron de Ford en 2007. Qu’est-ce qui a motivé l’ouverture du capital
 à Daimler-Benz ?



Notre indépendance est vitale. Toutefois, face aux enjeux technologiques notre partenariat avec Daimler, qui dispose de 5 % de part dans Aston Martin (depuis décembre 2013, Ndlr), nous permet d’accéder à l’ensemble des travaux et des fournisseurs du groupe. Nous préservons l’agilité de l’indépendance pour créer notre propre architecture tout en bénéficiant de l’investissement massif de Daimler dans la recherche technologique. C’est pour nous un mariage parfait.


Quels sont les piliers sur lesquels la marque compte s’appuyer pour construire son futur ?



Les trois mots qui définissent Aston Martin, je le rappelle, sont : puissance, beauté et âme. Mais je pense aussi que pureté, dynamique, authentique sont les caractéristiques de notre futur. L’authenticité, c’est l’honnêteté, c’est ce que nous devons cultiver pour assurer la longévité de notre marque. Et quand nous évoquons notre avenir, au regard de nos cent trois ans d’existence, c’est à travers le siècle qui s’ouvre devant nous.


Propos recueillis par Emmanuel Gravaud et Antoine Haincourt

© photos Aston Martin

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