Le camouflage transcende les tendances

Détourné, récupéré ou réinventé, en kaki authentique ou
 en fluo fun, le camouflage a traversé le temps et les tendances sans discontinuer depuis des décennies. Cette étonnante longévité n’est peut-être pas un hasard. Décryptage.


Peak Performance

Les origines du motif camouflage se trouvent, comme on le sait, dans l’univers militaire. Ce que l’on sait moins, en revanche, c’est que le camouflage a aussi un lien avec le monde de l’art et même d’un art d’avant-garde : le cubisme. C’est un des nombreux paradoxes de ce dessin à dessein disruptif qui a vu le jour pendant la première guerre mondiale. L’armée française cherchait en effet à « camoufler » le matériel immobilisé dans les tranchées et recrute des artistes pour repeindre et maquiller véhicules, armes et abris. C’est une époque où le monde de l’art expérimentait aussi de nouveaux modes d’expression, adaptés aux « réalités nouvelles » (terme employé par Robert Delaunay et Guillaume Apollinaire) du XXe siècle qui tendent vers l’abstraction et donneront naissance au cubisme. Ce mouvement pictural partage avec le camouflage un but similaire : intégrer la figure au fond, l’objet dans son environnement. En disloquant la lecture du sujet, les cubistes posent les bases d’un nouveau trompe-l’œil capable de masquer un objet même en mouvement. L’armée anglaise adoptera rapidement la technique, lui donnant pour nom « Disruptive Pattern Material », ou DPM. Né autour de 1915, il entre aujourd’hui dans son deuxième centenaire.


Du surplus au streetwear


La fonction initiale du camouflage, qui est de permettre à celui de se fondre dans la nature, est très vite détournée par la rue. Dans les années 60 et 70, les surplus, comme les Puces, fournissent des vêtements pas chers et résistants aux jeunes. Lorsqu’ils descendent dans la rue, en mai 1968 ou pour protester contre la guerre du Vietnam, les beatniks et hippies portent sans façon des vestes de l’armée mais ne marchent surtout pas en rangs ordonnés. C’est un des paradoxes du camouflage, comme un pied de nez à ses origines militaires, il devient l’uniforme des contestataires qui défendent le pacifisme et le « peace and love ».

Il n’est plus question de masquer, la camouflage sera au contraire utilisé pour se démarquer et pour être vu. Son caractère rebelle sera à nouveau revendiqué par les stars du hip hop et du rap dans les années 80 et 90.


« J’aime le décalage entre quelque chose qui a été créé pour faire disparaître et qui est utilisé comme outil du paraître » Jean-Charles de Castelbajac

En France, le camouflage refait une apparition remarquée au début des années 2000 quand le service militaire obligatoire est aboli (1996). « L’Etat s’est mis à vendre son stock de treillis, remplissant les surplus. Certaines pièces sont rebrodés de perles, surimprimées, détournées », rappelle Eric Miternique, du bureau de style Promostyl, et grand fan du motif. Et à ceux qui reprochent les origines militaires, il fait remarquer que ce dessin, qui permettait de ne pas être vu, a sauvé des milliers de vies.

Méta-motif porteur de multiples messages, le camouflage ne cessera d’inspirer les créateurs de mode et le monde du streetwear. « J’aime le décalage entre quelque chose qui a été créé pour faire disparaître et qui est utilisé comme outil du paraître », souligne Jean-Charles de Castelbajac qui le décline sur tout type d’objet – papier peint, assiettes, voiture Smart – depuis le début des années 1970. « Le camouflage fait partie de mon vocabulaire artistique », confirme le créateur qui apprécie également « la nature aléatoire de ce motif » qui « permet de rendre chaque vêtement unique ». On peut s’attendre à voir le motif réapparaître dans les collections que Jean-Charles de Castelbajac développe pour Benetton, ayant été nommé directeur artistique de la marque United Colors of Benetton en 2018.


Jean-Charles de Castelbajac. Une collection Rossignol Hiver 2004 toujours très actuelle.

« C’est un motif très inspirant pour les artistes », confirme Brigitte Chouet, fondatrice de l’agence éponyme de conseil en communication. Elle ajoute que sa lecture à différents niveaux en fait un « motif à la fois trans-générationnel et trans-sociétal ». Cela va, souligne-t-elle, « de la maille polaire achetée sur n’importe quel marché de France aux robes du soir créées par John Galliano pour Christian Dior. »

Pour le créateur de mode et DJ Claude Sabbah, dont le site internet s’appelle carrément « God is camouflage », ce motif a une « double nature, car il est conçu pour se cacher et s’afficher ». Et il est devenu « indémodable », n’ayant jamais totalement disparu des tendances et ce depuis les années 80 lorsque Claude Sabbah et Gilles Rosier créent « La rue est à nous » pour Tati. A l’époque déjà le camouflage est largement présent, comme l’envie de (re)prendre possession de la rue.

Depuis cette époque, le motif est devenu un classique, voire un basique, dans le streetwear comme dans l’outdoor. « C’est un motif lié à la nature, une caractéristique très intéressante pour notre environnement », constate Aurore Calmier, directrice de la marque Eider. Et Jorge Freire, directeur du bureau de style de la marque Aigle, rappelle que « historiquement, il s’agit de se fondre dans la nature, une notion qui nous va très bien ».

(ci-dessus) Roa-Vibram x Brain Dead, blouson The North Face, imper Aigle, veste Eider, tee shirt The North Face.


De trompe-l’œil à faux-uni


Le « camo » fonctionne à un double niveau, et notamment auprès des jeunes, note Michael Horsche de The North Face : « Pour nous le camouflage reste associé à une jeunesse en rébellion contre l’establishment, mais il répond également à une envie de nature, tendance à l’origine du renouveau du camping et de l’essor des micro aventures ».

Dans l’univers de la mode, le motif camouflage porte le nom de « faux-uni », c’est à dire ni fantaisie ni uni. Cette nature hybride en fait un imprimé « non engageant » comme le note Sabine Lechatelier Saunier, « il se fond aussi bien dans la nature que dans une collection ». Mais de manière sophistiquée, rappelle la consultante en design et matériaux. C’est une de ces facettes relevées par Aurore Calmier, chez Eider : « son caractère ton-sur-ton crée un effet de richesse et de densité ». Sabine Lechatelier Saunier pointe par ailleurs une fonction technique du dessin dont la complexité de la composition et la variété de nuances permet à un tisseur, tricoteur ou imprimeur de déployer tout son savoir-faire. « A l’heure où les marques préfèrent, si elles le peuvent, s’offrir un motif exclusif, et sachant qu’un rouleau coûte cher, le camouflage est un excellent démonstrateur de qualité pour un fournisseur de tissu. » Le dessin aura ainsi préservé, au fil du temps, sa fonction utilitaire.


« Fantaisie facile à vendre », reconnaît Aurore Calmier, le motif camouflage se décline de plusieurs manières dans les collections d’Eider. Une version pixellisée dans la gamme hiver ou traitement « classique » mais détourné dans un dégradé de gris urbains pour la veste Brockwell (ci-contre). Autre exemple, qui montre la grande polyvalence du motif, un dessin de palmes façon camouflage tropical anime les lignes trail running féminines. Le camo sera à nouveau présent dans les lignes de l’été 2020 dans un esprit graffiti bombe aérosol façon spray paint. « Ce n’est pas un vrai camouflage, admet Aurore Calmier, mais il fonctionne de la même manière et nous avons ajouté un effet géométrique caché pour donner du relier et renouveler le genre. »

Dans des collections sport où l’imprimé est rare, le camouflage joue le rôle de « fantaisie discrète » facile à porter, note Jorge Freire, chez Aigle. Le designer a une préférence pour les motifs « dazzle » qui camouflent les bateaux de guerre. Dans cet esprit, la collection en cours comporte un imprimé à rayures grises décomposant et recomposant un motif d’oiseaux imbriqués. Cet hiver, la marque décline « un motif assez puriste mais avec un effet de pinceau chinois par dessus », note le designer. Il confie aussi une des pistes étudiées pour l’été 2020 : les équipes créatives de la marque travaillent sur une vision isométrique d’une vue Google Earth du site historique de la marque française à Châtellerault pour composer un motif camouflage géographique.


Motifs cachés


Vu de près, un dessin camouflage peut révéler des messages secrets ou références pour « insider ». La possibilité de cacher des messages, logos ou symboles à l’intérieur même du dessin n’est pas le dernier de ses atouts. La marque japonaise A Bathing Ape, ou BAPE, en a fait un leitmotiv depuis ses débuts dans le streetwear underground des années 1990, jusqu’à sa dernière collab’ avec Adidas Originals cette saison en dissimulant une tête de gorille, son logo, dans son propre motif camouflage.

Le dessin retrouve une fonction utilitaire dans les plans de collections des marques. En intégrant, dans le motif, des accents ou détails dans les teintes dominantes de la saison, il peut faire le lien entre différentes gammes. « La possibilité de mixer des coloris de différentes gammes facilite la mise en scène des produits en magasin, et crée une harmonie avec les vêtements unis de la saison », souligne Aurore Calmier. Pour Jorge Freire, c’est un dessin facile à placer qui sert également de bon véhicule de merchandising. « La plupart de nos vêtements sont unis, le camouflage permet de créer une unité visuelle dans les boutiques », précise-t-il.


BAPE x Adidas Originals

Le camouflage boucle ainsi la boucle, servant d’arme du merchandising dans les présentoirs des magasins. Sa capacité à capter l’air du temps lui donne une éternelle fraîcheur, comme le note Claude Sabbah : « pas cher, recyclé, ou même upcyclé, il est hyper sustainable, ce qui n’est pas rien aujourd’hui ». Ce propos fait écho à celui de Jean-Charles de Castelbajac qui voit dans sa vocation de mimétisme entre l’homme et la nature un excellent « étendard pour la planète alors que se mobilisent les foules pour sa survie ». Sophie Bramel


(ci-dessous) Fred Perry x Arktis / Peak Performance x Nigel Cabourn



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