Jean-Claude Killy «Dans le ski, le temps est l’arbitre absolu»

Mis à jour : 18 févr. 2019


Le sport et le temps entretiennent une intime relation, comme nous explique Jean-Claude Killy, ancien administrateur du prestigieux horloger suisse Rolex et grand collectionneur de montres. Rencontre.


D'abord ambassadeur de la marque puis administrateur, Jean-Claude Killy a collaboré durant quarante-sept ans avec la maison Rolex.

« Mon intérêt pour l’horlogerie est venu de ma fascination pour le temps qui passe », nous confie Jean-Claude Killy. Skieur, pilote automobile, pilote d’hélico, le champion olympique a tracé son parcours professionnel comme sa carrière sportive, à plus de cent kilomètres heure. « Quand j’avais dix-sept ans, j’ai écrit sur la première page de mon cahier trois mots : “vite et bien ” et toute ma vie a été dictée par ça ». Entrepreneur, membre du Comité International Olympique, patron de Coca-Cola France ou encore du Tour de France, Jean-Claude Killy a également été administrateur pendant 47 ans du prestigieux horloger suisse Rolex.

J'ai passé toute ma jeunesse à raisonner au centième de seconde, à chercher comment battre le temps.

« Les sportifs ont un rapport très particulier au temps. J’ai passé toute ma jeunesse à raisonner au centième de seconde, à chercher comment battre le temps, comment faire le meilleur temps. Et quand j’étais skieur pro, en 1972, ça se jouait même au millième de seconde. Dans le sport, que ce soit en course à pied, en vélo ou à ski, la finalité est d’être le plus rapide ; et cela est prouvé par l’aiguille du chronographe, cet instrument qui mesure avec précision le temps qui s’écoule... Or, dans le ski, le temps est l’arbitre absolu, on ne peut ni l’infléchir, ni le tromper, ni l’acheter. C’est cela qui fait, je trouve, la singularité du ski.


J'ai pratiqué de nombreux autres sports, j’ai aussi fait de la course automobile, mais, selon moi, le ski reste le sport ultime. C’est un sport de vitesse extrême, mais il n’y a pas de moteur comme en automobile, pas de subjectivité comme dans le patinage artistique.

Le ski est un sport régit par la seule loi de la gravitation, dans lequel on passe 20 ans de sa vie à gratter 3 centièmes ! Et pour y arriver, il faut travailler sans relâche. J’ai toujours eu en mémoire cette citation de Catulle : “la victoire aime l’effort”. Pour atteindre mon but, je voulais tout connaître et tout comprendre afin de mettre tous les atouts de mon côté. J’ai donc étudié la météo, la neige, les farts, la structure des skis, mais aussi la diététique et comment améliorer ma condition physique ».


Jean-Claude Killy au départ de Kitzbühel. « Dans le ski, le temps est l’arbitre absolu, on ne peut ni l’infléchir, ni le tromper, ni l’acheter.» © Collection JCKilly

Perfectionniste, Jean-Claude Killy n’a donc rien laissé au hasard. Il testait différents skis et refusait tout contrat d’exclusivité pour rester libre de ses choix. Ainsi en 1966, il gagna deux titres de champion du monde à Portillo, au Chili, équipé de skis Rossignol pour la descente et de Dynamic pour le slalom géant. Cela reste unique dans l’histoire du ski.


Cette « obsession du centième » le conduisit aussi à travailler l’impulsion de départ et par là même, l’optimisation du déclenchement du chrono.


« Tout a commencé avec la technique du départ catapulté », explique-t-il en remontant les aiguilles du temps jusqu’à ce fameux jour de février 1968 où il fut sacré triple champion olympique. « Il m’a fallu 2 ou 3 ans pour mettre au point cette technique, qui est très complexe et qui aujourd’hui encore n’a pas été comprise. J’ai commencé à me rendre compte de l’importance du départ à Val d’Isère bien avant les JO de Grenoble. Il s’agissait de se propulser aussi bien avec les jambes qu’avec les bras en gérant au mieux la mécanique du portillon qui déclenche le temps à la fin de sa rotation. Cette technique m’a fait gagner quelques fractions de secondes et la victoire avec. On peut dire que le départ catapulté a conditionné tout le reste ! »


J.O.de Grenoble 1968 « Tout a commencé avec le départ catapulté. Il m’a fallu 2 ou 3 ans pour mettre au point cette technique (...) qui m’a fait gagner quelques fractions de secondes et la victoire avec.» ©Collection JCKilly

La première rencontre de Jean-Claude Killy avec Rolex remonte aux années soixante. « En 1965, Robert Chapatte (alors coureur cycliste, Ndlr) et moi-même avons reçu le Prix de l’Exactitude décerné par Rolex. J’ai eu le plaisir de recevoir une magnifique montre, une 6239 Daytona, que je n’aurai jamais pu m’offrir à l’époque. C’est à ce moment là que j’ai découvert l’univers passionnant de l’horlogerie de grand prestige. Je préfère ce terme à celui d’horlogerie de luxe, car, personnellement, je ne me définis pas comme un homme de luxe. Une montre de luxe ne m’aurait jamais intéressé, c’est l’anti-moi.


Le skieur est un montagnard discret et Rolex est un fabricant de montres très discret. Je n’ai jamais vraiment été porté sur l’ostentatoire et toute ma vie j’ai essayé, autant que faire se peut, de rester moi-même. J’ai eu d’importantes responsabilités, chez ASO comme chez Coca-Cola, ainsi qu’au CIO, j’ai rencontré les dirigeants de nombreux pays, mais tout cela, au fond, n’a pas changé le bonhomme ! Ma priorité et ma satisfaction dans la vie sont de bien faire les choses que j’entreprends et dans le temps imparti, qu’il s’agisse de l’organisation du Tour de France, du Dakar ou des JO. Je recherche toujours la perfection, j’en ai fait ma carrière ». Un état d’esprit qui le rapproche de la manufacture genevoise.

Ma satisfaction est de bien faire les choses que j’entreprends dans le temps imparti.

« J’ai passé 47 ans chez Rolex. J’ai signé un contrat de témoignage en 1968 et je suis entré par la suite au conseil d’administration. Le conseil est composé de six membres qui définissent les grandes stratégies de l’entreprise en termes de finance, de marketing et de management », explique-t-il.


« Les valeurs de Rolex reposent sur la perfection, c’est à dire sur l’obligation de donner précisément l’heure dans toutes les circonstances, même dans les conditions les plus extrêmes. Les tests sont doublés ou triplés avec un niveau d’exigence qui est des plus élevés. La manufacture est à l’origine de nombreuses innovations, pour autant nous ne communiquons pas nécessairement sur les améliorations qui sont apportées au fil du temps. Le principe, c’est qu’une montre doit parfaitement fonctionner et les clients nous connaissent pour cela. Le but est de livrer la meilleure montre, pas de s’en vanter. »


« Si je devais faire une analogie avec l’automobile, je dirais que la marque qui se rapproche le plus de Rolex dans l’esprit, c’est Porsche, ou encore Audi, de par leur quête permanente de la qualité technique. J’ai une forte affinité avec Porsche pour cette raison : c’est la perfection, sans ostentation », affirme le pilote qui a remporté en 1967 la fameuse épreuve sicilienne Targa Florio en catégorie GT au volant d’une 911 S.


«Porsche, c’est la perfection sans ostentation», affirme Killy qui a remporté en 1967 la fameuse épreuve sicilienne Targa Florio en catégorie GT au volant d’une 911S. ©Collection JCKilly

Le sport et l’exploration sont au
 cœur de la politique marketing de la
 maison genevoise. « Rolex est très
 présent dans le golf, le tennis et
 l’équitation, ou encore dans le sport
 automobile, en Formule 1 et aux
 24 Heures du Mans. La marque est
 aussi très attachée à l’univers de l’exploration. Cela est fortement ancré
 dans son histoire. En 1927, la toute
 nouvelle Rolex étanche Oyster (huître, Ndlr) est portée par l’Anglaise Mercedes Gleitze lors de la première traversée féminine de la Manche à la nage. Après dix heures dans l’eau de mer, la montre fonctionnait toujours. Rolex a signé avec la nageuse le premier contrat de témoignage, inventant ainsi le marketing sportif. En 1953, Edmund Hillary et Tenzing Norgay portaient aussi une Rolex lors de la première ascension de l’Everest. Depuis, la marque a parrainé de nouvelles expéditions à l’Everest, en Arctique, à l’Annapurna, mais aussi, comme en 2012, dans les profondeurs abyssales des Fosses Mariannes. Les ingénieurs de Rolex ont créé une Deepsea qui est descendue à -11 000 mètres fixée à l’extérieur du bathyscaphe. Toutes ces situations extrêmes sont autant de laboratoires grandeur nature qui offrent la possibilité de mettre les montres à l’épreuve de manières exceptionnelles », explique Jean-Claude Killy, qui pourrait parler des heures des exploits de ces aventuriers.

« Les valeurs de Rolex reposent sur la perfection, c’est à dire sur l’obligation de donner précisément l’heure dans toutes les circonstances, même dans les conditions les plus extrêmes.»

« C’est littéralement fascinant. Prenez l’exemple d’un Charles Lindbergh qui traversa l’Atlantique à bord du Spirit of Saint-Louis avec ses modestes 223 ch, pendant plus de 33 heures. Ces explorateurs étaient des perfectionnistes et je me retrouve assez en eux », confie Killy, qui, lui-même pilote d’hélicoptère, voue une franche admiration aux pionniers de l’aviation.


« L’hélico aussi est passionnant. J’ai arrêté de piloter à soixante ans, c’est la limite que je m’étais fixée, après avoir totalisé 1 200 heures de vol. L’hélicoptère est une machine compliquée, autant qu’une Rolex ! Piloter un hélico exige l’excellence durant toute la gestion de vol. J’ai pris beaucoup de plaisir à voler. J’ai dû hériter cette passion de mon père, qui a été pilote de chasse sur Spitfire durant la guerre », explique le skieur de Val d’Isère.


Grand collectionneur de montres, exclusivement des Rolex, Jean-Claude Killy a donné son nom à un modèle : la Dato Compax 6236. « Il y a eu plusieurs Dato Compax, mais la

référence 6236 est certainement la plus emblématique. La montre date de 1953, elle n’a donc pas été fabriquée pour moi. Mais l’histoire est venue d’une interview que j’ai donnée il y a plus de 20 ans. Le journaliste m’avait demandé ce que je pensais de la Dato Compax 6236, j’ai répondu que j’en avais quatre et que si j’avais eu 25 ans en 1953 elle m’aurait parfaitement correspondu. C’est tout simplement comme ça que cette montre a été ensuite appelée "Killy" dans le milieu des collectionneurs ».




Parmi ses références préférées, les chronos à poussoirs vissés Daytona 6263 et 6265 (dits Paul Newman), ou encore les modèles 6239, 6243 et 6241. « J’ai aussi quelques pièces uniques, que je ne porte jamais bien entendu. J’ai simplement la passion du bel ouvrage ». Au quotidien, Jean-Claude Killy aime porter la Day-Date 40, présentée au dernier Salon de Bâle et motorisée par le nouveau calibre maison 3255. « Une montre dotée d’une très grande réserve de marche et d’une précision extrême, grâce au nouveau spiral Parachrom, qui est un monument de haute technologie ! », indique l’administrateur historique de la marque à la Couronne, qui a opté pour le modèle en or gris, « le plus discret ».


Emmanuel Gravaud


Manufacture Rolex à Bienne. ©Rolex

Rolex en bref


Propriété de la fondation privée Hans Wilsdorf, du nom de son fondateur, la société Rolex, dont le siège est à Genève, s’est dotée d’un outil de production ultra moderne et totalement intégré à Bienne (photo), qui permet à la manufacture d’être totalement autonome dans l’approvisionnement des composants.

Les ventes de Rolex sont évaluées par la presse helvétique à quelque 4,5 milliards de francs suisses (2016), pour un volume annuel de quelque 800 000 montres.


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