Alexis Lafont

 : « Le lifestyle induit la notion de liberté »

Mis à jour : 24 juin 2018

Fondateur de la Maison Caulaincourt, Alexis Lafont fait
 ses premiers pas dans l’univers des sneakers avec la Tokyo. Une étape historique pour cette élégante maison qui crée des souliers de luxe. Et un clin d’œil au monde du skateboard. Rencontre.



Sport Design : Quand avez-vous 
fondé la Maison Caulaincourt ?


Alexis Lafont : C’était il y a neuf
 ans. A l’époque, même si le marketing extrême touchait à sa fin, les
 gens étaient encore très tournés vers les marques plus que vers le produit en lui-même. Il n’existait quasiment pas de boutique dans laquelle le client pouvait bénéficier d’une réelle expérience, d’une expertise. En tant que client cela me manquait, j’ai alors voulu créer un univers du produit bien fait et bien transmis. Aujourd’hui les consommateurs sont de nouveau portés sur le vrai produit, plutôt que sur la notion d’image. D’ailleurs les marques l’ont bien compris et les logos se font aujourd’hui beaucoup plus discrets.

L’autre raison est qu’il y a 10 ans l’univers du soulier pour homme était à mon sens assez peu développé. Il y avait une vraie place à prendre. Et notre maison est devenue relativement connue au niveau international, en tout cas pour les amateurs de beaux produits.

Désormais nous bénéficions d’un vrai succès d’estime grâce à une forte philosophie autour de la griffe et du produit. Mais nous continuons à nous remettre en question de manière permanente, tant en termes de design que de service.

Caulaincourt a lancé en novembre 2017 son premier modèle de sneakers, la Tokyo, en référence au Palais de Tokyo, haut lieu du skate à Paris.

Etait-ce une évidence de créer vos premières sneakers ?



Pour être franc, cela n’a pas été naturel. Il m’arrive parfois d’être en avance sur le marché ; quand j’ai proposé la double boucle, par exemple, c’était deux ans avant les autres... Mais sur les sneakers, j’ai été en retard !


Pour quelles raisons ?


Évidemment j’ai vu arriver ce phénomène, cette réelle demande autour de ce type de chaussures décontractées. Mais la basket est relativement loin du soulier. C’est un bon business, mais je ne sors jamais un produit pour des raisons uniquement commerciales. C’est cette intégrité qui permet de ne pas perdre le fil rouge de la marque. J’ai une obligation de résultat en termes de design, je n’ai pas d’autre alternative que de faire un produit intéressant. J’ai donc attendu. Puis John Lobb et Berluti ont réalisé de très belles choses en matières de sneakers et mon intérêt s’est alors aiguisé.


Vu les rapports privilégiés que vous avez avec vos clients, certains vous en avaient-ils fait la demande ?


Beaucoup ! Ils en ont même exigé. Mes collaborateurs aussi insistaient beaucoup. Tout ça s’est mélangé, mais avec un temps d’incubation relativement important car, encore une fois, ce n’était pas naturel pour moi.


Alexis Lafont créé des souliers de luxe depuis 2008 dans une subtile alchimie de créativité et d’artisanat. Aujourd’hui, la Maison Caulaincourt compte trois magasins parisiens.

Avez-vous rencontré des difficultés ?


La faire fabriquer a été mon premier souci car il fallait qu’elle le soit dans le respect du savoir faire qui est le nôtre. On a voulu mettre sous le capot tous les ingrédients qui font un très beau soulier (peausseries, finitions, coutures...). Il fallait aussi trouver une semelle. Après un long processus j’ai reçu mon premier prototype, hyper réussi. Je me suis alors dit que c’était dommage de ne pas l’avoir fait avant !


Et maintenant, avez vous le sentiment d’avoir comblé un manque ?



Oui absolument, il y avait une vraie attente. Preuve en est, c’est notre meilleure vente depuis la création de la Maison !


La ligne s’appelle Tokyo, pour quelle raison ?


Notre Maison est positionnée sur l’élégance et le dandysme mais sans que cela soit trop sérieux. Nous sommes dans une finesse et une esthétique très différentes du skate. Néanmoins, lorsque le Palais de Tokyo, haut lieu du skate à Paris, abritait le très chic restaurant Tokyo Eat, les deux univers fonctionnaient parfaitement bien ensemble. Pour ma génération il y a toujours eu dans cet endroit une atmosphère fabuleuse. D’autre part je suis très sensible au design japonais et il se trouve que notre agent au Japon nous a lui-aussi poussé à faire des sneakers. J’ai relié tous ces éléments et cela s’est imposé logiquement.


Avez-vous des connexions particulières avec le skate ?


J’en ai eu, j’en ai fait et je nourris toujours une forme de nostalgie et d’esthétique liée à cette époque là. La Tokyo est la passerelle entre ce temps-là et ce que nous faisons aujourd’hui. De façon plus aboutie.



En quoi cet univers lifestyle vous séduit-t-il ?


Parce qu’il est d’une esthétique incroyable, forte, à laquelle je suis très sensible et qui m’inspire. J’ai en tête les images des skateparks à Los Angeles, cette résonnance si particulière produite pas le roulements des skates sur les structures...

Le lifestyle induit la notion de liberté, qui correspond très exactement à ce que je fais tous les jours. Je suis entrepreneur, designer et indépendant. Et porter un costume trois pièces avec des baskets blanches, c’est ça aussi la liberté !


Comment avez-vous imaginé cette ligne ?


Je tenais à ce qu’il y ait un clin d’œil à l’univers bottier auquel on appartient. Je ne voulais surtout pas tomber dans la facilité et refaire une énième Stan Smith. D’où l’idée des perforations anglaises que l’on trouve habituellement sur un richelieu, un derby et celle des œillets métalliques propres aux chaussures de randonnée. Je désirais un objet très présent dans ses volumes, avec un renfort arrière qui monte haut, et une languette couvrante.



Techniquement, de quelles façons la ligne Tokyo a-t-elle hérité du savoir faire de la maison ?


Principalement au niveau des cuirs. Ce sont les mêmes peausseries que celles utilisées pour les souliers, et l’épaisseur du cuir est même plus importante.


Comment l’avez-vous conçue, fabriquée ?


Tout est original. Je considère que 80 % de l’esthétique d’un soulier vient de sa forme. Après l’avoir dessinée, nous avons puisé dans notre savoir faire classique en sélectionnant les matières de qualité que la maison choisit habituellement. Il fallait ensuite chercher l’atelier qui serait capable de traduire le design. Comme dans un alignement des astres, nous l’avons trouvé en Italie et tout s’est enchaîné.


Où puisez-vous vos inspirations ?


Moins je travaille ma créativité, plus je suis créatif. Pour moi l’inspiration peut venir de n’importe où, n’importe quand, sur n’importe quel objet ou personne. Il m’est arrivé de créer des modèles en pensant à quelqu’un. L’inspiration vient aussi de souvenirs, d’odeurs, de goûts, de sons, d’images.


De manière générale, quel rapport entretenez-vous avec les sneakers ? Avez-vous des favorites ?


Paradoxalement j’en porte beaucoup ! Principalement des modèles de Maison Margiela, Lanvin, Common Projects, Undercover, Buscemi. Des Stan Smith aussi. J’aime également en faire réaliser sur Nike-iD, pour moi-même ou pour les offrir.


Allez-vous étendre cette ligne ou peut-être en faire naître d’autres ?



Oui, je vais essayer de faire des collab et de décliner la Tokyo en bi-matière, avec entre autre des tissus de drapiers. Comme la sneaker est passée du sport au lifestyle, très souvent les tissus sont soit hyper techniques soit hyper basiques. Il y a un travail très créatif à faire là dessus. Et je réfléchis aussi à un modèle de basket mi montante. Nous avons plein de projets.


Propos recueillis par Catherine Lhullier

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